Un hôpital civil. Un afflux de blessés de guerre. Zéro protocole commun.
Ce scénario n’est pas une fiction. Dans les documents et retours d’expérience publiés, l’exercice Orion 23 laisse en grande partie hors champ la question de la montée en puissance des hôpitaux civils. Le plus grand exercice militaire français depuis la fin de la guerre froide mobilisait plus de 12 000 soldats sur des scénarios de haute intensité. Il a démontré la capacité des armées à opérer ensemble sur le territoire national. Ce qu’il a peu rendu visible, en revanche, c’est l’activation des lits civils, la coordination avec les CHU, l’intégration du système de santé civil dans cette montée en puissance.
Ce vide n’est pas un oubli. C’est un symptôme.
En 2021, l’Organisation mondiale de la santé publiait un cadre de référence sur la collaboration civilo-militaire en santé, appelant à ce que cette coopération soit organisée dans un cadre national explicite, associant autorités sanitaires civiles et services militaires. Quatre ans plus tard, en France, ce cadre reste largement implicite dès que l’on sort des plans sanitaires de routine.
Une chaîne qui s’arrête au portail de l’hôpital civil
La doctrine militaire organise les soins selon une hiérarchie de rôles numérotés de 1 à 4. Du secouriste de combat au bloc chirurgical de campagne, jusqu’à l’hôpital de référence en zone arrière. Cette architecture a fait ses preuves. Elle a aussi une limite : elle s’arrête là où commence le système civil.
En cas de crise majeure, afflux massif de blessés, attaque NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique), conflit de haute intensité sur le territoire, le Service de Santé des Armées ne peut pas absorber seul. La Cour des comptes l’a écrit dans son rapport de juin 2023 : le SSA « doit s’appuyer sur le système de santé civil pour assurer ses missions au profit des forces, notamment en cas d’afflux massif de blessés ». Plus précis encore : pour atteindre ses objectifs 2025, le service « n’a pas d’autre option que d’insérer les 17 équipes chirurgicales supplémentaires dans des hôpitaux civils ». Ce n’est pas un choix stratégique. C’est une contrainte structurelle reconnue officiellement.
L’interdépendance entre médecine militaire et hôpitaux civils n’est plus une hypothèse théorique. Ce qui manque, ce n’est pas le constat. C’est la doctrine commune qui en découle.
Le ministère des Armées a lancé en 2024 un dispositif d’inscription territoriale : la quasi-totalité des 18 ARS ont signé des contrats avec le SSA. Le ministère lui-même reconnaît qu’en cas d’engagement majeur, « une telle situation nécessiterait de revoir l’organisation du système de santé civil ». La volonté est affichée. Le cadre contraignant, lui, reste à construire.
Le Rôle 5 : nommer ce qui n’a pas encore de nom
La doctrine militaire s’arrête au Rôle 4. Ce qui suit est civil, ou n’est pas prévu.
Je propose d’appeler Rôle 5 une capacité médico-opérationnelle déployée dans les structures civiles, activable sous gouvernance partagée SSA-ARS, selon des protocoles codifiés et testés à froid. Ce terme est proposé ici comme outil de réflexion. Il ne correspond à aucune doctrine officielle du ministère des Armées ni du SSA.
Ce n’est pas une cinquième case dans un tableau. C’est un changement de logique : passer de la juxtaposition à l’intégration. Un bloc opératoire civil activé en moins de six heures, avec des équipes qui se connaissent, des protocoles validés, une chaîne de commandement définie. Avant la crise. Pas pendant.
Un rapport d’information de l’Assemblée nationale sur « l’après Orion » appelle à une logique de défense totale impliquant l’ensemble des secteurs vitaux. C’est précisément ce chaînon, la traduction concrète de cette défense totale dans le système hospitalier civil, qui reste aujourd’hui sans nom officiel. Sans nom, il reste invisible dans les organigrammes, les budgets et les exercices.
Si le terme « Rôle 5 » provoque l’objection « ce rôle n’existe pas », c’est la preuve que le problème n’a pas encore de nom. C’est exactement la raison de le nommer.
Ce que le Royaume-Uni a formalis, preuve de faisabilité, pas de réussite
Le partenariat NHS-MOD (National Health Service et Ministry of Defence), formalisé dans un accord révisé en novembre 2022, organise la coopération entre défense et santé civile pour la prise en charge des blessés et la gestion des crises. Le programme RAMP (Reception Arrangements for Military Patients) définit la chaîne de réception des blessés de combat dans les hôpitaux civils britanniques.
L’exemple britannique ne prouve pas que le modèle fonctionne. Il prouve qu’on peut le formaliser. Ses limites sont documentées : le Royal United Services Institute relevait en 2024 que le système RAMP repose sur une disponibilité hospitalière que le NHS peine à garantir, avec des taux d’occupation dépassant souvent 95 %, et qu’il est « inadapté aux scénarios de conflit prolongé ».
Le Royaume-Uni a posé le problème sur la table. Il ne l’a pas résolu. La France commence à le poser. Elle ne l’a pas encore formalisé.
Ce qui bloque, le droit, le statut, la culture, et ce que la LPM ne règle pas
Les outils existent. Les hôpitaux civils ont des équipements. Les soignants ont des compétences. Ce qui manque ne se commande pas sur catalogue.
Premier verrou : le droit. Le protocole de coopération civil-militaire n’a pas de « caractère juridique contraignant », selon la Cour des comptes. Activer un bloc civil dans un cadre planifié suppose une base légale que les textes actuels ne fournissent pas.
Deuxième verrou : le statut des soignants civils mobilisés. Quelle protection en cas d’incident ? Quelle couverture ? Quelle reconnaissance ? Cette zone grise fragilise les personnes autant que les dispositifs qui reposent sur elles.
Troisième verrou : la culture. Un chirurgien militaire et un chirurgien civil ne partagent pas les mêmes réflexes opératoires. Pas par incompétence. Par formations différentes, priorités différentes, hiérarchies différentes. L’interopérabilité ne s’improvise pas le jour J.
On me dira que le COVID a montré que le système s’adapte vite. C’est exact et c’est précisément le problème. Le COVID a démontré à la fois la capacité d’adaptation du système et le coût d’une adaptation réalisée sous contrainte : des semaines perdues, des décisions incohérentes entre régions, une chaîne de commandement floue. S’adapter sous pression, ce n’est pas être préparé.
La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 finance les capacités militaires. Elle ne restructure pas la gouvernance civile-militaire en santé. Elle ne crée pas le cadre juridique d’activation des blocs civils. Elle ne définit pas le statut du soignant civil en mission d’appui. Le Ségur de la santé a modernisé une partie du parc hospitalier civil. C’est une base.
Modernisation et mobilisation ne sont pas synonymes. Un hôpital neuf sans protocole de crise reste un hôpital neuf.
Futur Orion : tester ce qui ne se teste pas sur le papier
Les futurs exercices du cycle Orion représentent une opportunité concrète. Intégrer des hôpitaux civils comme acteurs de plein exercice, pas comme variables d’ajustement, permettrait de tester les délais réels d’activation, les frictions de commandement, les lacunes de formation croisée.
La Cour des comptes notait en 2023 que le ministère avait « conscience de cet enjeu majeur » et que « des travaux sont en cours ». C’est un point de départ. Pas un point d’arrivée.
Entre une étude lancée et un protocole opérationnel testé, il y a exactement l’écart que cette tribune cherche à mesurer.
La question qui reste
Les menaces ont changé de rythme. Les architectures de réponse, non.
Cette réflexion ne part pas de l’idée que rien n’existe. Les plans ORSAN et ORSEC, la réserve sanitaire, les exercices nationaux, l’inscription territoriale SSA-ARS : ce sont des briques réelles. La question n’est plus celle de leur existence. Elle est celle de leur articulation dans un scénario de conflit de haute intensité prolongé. C’est précisément ce scénario que les dispositifs actuels ne couvrent pas suffisamment.
Le plan surge civil-militaire – la montée en puissance rapide et coordonnée des capacités sanitaires civiles et militaires face à un choc massif – n’est pas une idée neuve. Ce qui manque, c’est la colonne vertébrale qui relie ces éléments : un cadre juridique contraignant, une gouvernance partagée testée sous pression, une doctrine d’activation connue de tous les acteurs.
Sans cette colonne vertébrale, on a des pièces. Pas un système.
La résilience sanitaire ne se décrète pas en état d’urgence. Elle se construit dans le calme, ou elle ne se construit pas.
Alors : qui commande quoi, et avant quelle crise ?
Sources
Organisation mondiale de la santé. National civil-military health collaboration framework for strengthening health emergency preparedness. WHO guidance document, 2021. ISBN : 9789240030343.
Cour des comptes. Le Service de santé des armées, une capacité à consolider. Rapport, juin 2023.
Ministère des Armées. Inscription territoriale — Santé : une coopération civilo-militaire renforcée pour affronter les conflits de haute intensité. Defense.gouv.fr, 2024.
Assemblée nationale. Rapport d’information n° 2727 — Après Orion : faire face aux crises de demain. Commission de la défense nationale et des forces armées, juin 2024.
Royal United Services Institute. « How Would the UK’s Healthcare System Cope with War? » Mars 2024.
NHS England / Ministry of Defence. Partnership agreement between Ministry of Defence and NHS England for the commissioning of health services for the armed forces. Révisé novembre 2022.
Rapport du Sénat sur la LPM 2024-2030.














