Un réveil brutal
Longtemps, j’ai observé le secteur de la santé se comporter comme si nous vivions dans une bulle protégée. Un sanctuaire, à l’abri des logiques de puissance et de compétition internationale.
Cette époque est révolue — et il faut arrêter d’être naïf.
Les cyberattaques contre les hôpitaux se multiplient. L’espionnage des données vaccinales est devenu monnaie courante. La Chine intègre la santé dans sa stratégie Santé 2030. Les États-Unis considèrent désormais l’intelligence artificielle médicale comme un enjeu de sécurité nationale.
La santé est devenue un actif stratégique mondial. Et nous devons adapter notre réflexion sur la souveraineté en conséquence.
De la souveraineté des serveurs à la souveraineté des cerveaux
Pendant des années, on a réduit la souveraineté numérique à une question d’hébergement : où sont stockées les données ? Dans quel datacenter ? Sur quel territoire ?
Ces questions restent importantes, mais elles ne sont plus suffisantes. L’enjeu aujourd’hui n’est plus seulement de savoir où sont les données, mais qui contrôle les algorithmes qui les traitent.
C’est ce que j’appelle la souveraineté cognitive : la capacité à comprendre, auditer et maîtriser les logiques à l’œuvre dans les outils numériques de santé.
Dans le podcast, j’explique pourquoi ce changement de paradigme est fondamental — et comment il transforme complètement notre approche de la souveraineté.
Une conviction personnelle
« Je préfère une IA un peu moins performante mais dont je comprends le code, plutôt qu’une IA puissante mais opaque. »
Cette posture semble radicale, voire inconfortable pour certains. Elle soulève des questions légitimes sur la balance entre performance et maîtrise. Mais c’est précisément ce débat que nous devons avoir, sans tabou.
Lors de ma discussion avec Nicolas, j’ai clarifié que cette position ne relève pas d’un rejet technologique irrationnel, mais constitue plutôt une approche stratégique réaliste. La performance technologique ne doit jamais se substituer à la maîtrise intellectuelle et éthique.
Les “4 D” : une boussole pour ne pas se perdre
Face à la complexité croissante des choix technologiques, j’ai développé une méthode d’évaluation que je partage dans le podcast. Je l’appelle les 4 D :
- Danger : quel risque en cas de rupture d’accès ou de dépendance étrangère ?
- Défense : existe-t-il une alternative nationale ou européenne ?
- Durabilité : combien de temps pouvons-nous fonctionner en autonomie ?
- Démonstration : le gain de performance justifie-t-il la dépendance créée ?
Cette grille n’est pas une formule magique, mais elle permet de structurer la réflexion et de replacer la lucidité stratégique au cœur des décisions numériques.
Dans le podcast, j’explique comment l’utiliser concrètement et je partage plusieurs cas d’application.
Investir dans la complexité
« Rien n’est simple, mais réfléchir ne coûte rien. »
C’est peut-être la phrase qui résume le mieux ma conviction profonde.
Construire une souveraineté durable implique d’investir dans la complexité : développer des coopérations européennes véritables, favoriser la transparence des IA et renforcer la culture numérique de tous les acteurs de santé.
Réfléchir collectivement, écouter tous les points de vue, ne rien considérer comme acquis. C’est exigeant, c’est inconfortable, mais c’est indispensable.
Une conversation qui va plus loin
Dans cet article, j’ai voulu partager quelques-unes des convictions qui ont structuré mon échange avec Nicolas Parodi. Mais notre conversation va bien au-delà. Nous explorons notamment :
- Comment la santé est passée d’un sanctuaire protégé à un terrain d’affrontement géopolitique.
- Pourquoi la notion même de souveraineté doit être repensée dans un monde dans lequel les frontières numériques sont poreuses.
- La méthode complète des “4 D” avec des cas pratiques d’application.
- Ma vision d’une politique européenne de souveraineté cognitive – et pourquoi nous en sommes encore loin.
- Les compromis que j’ai observés, et ceux que je considère comme acceptables ou non.
- Les questions dérangeantes qu’on évite souvent de poser dans les instances officielles.
Reprendre la maîtrise de nos intelligences
La souveraineté numérique ne se limite plus à défendre nos données. Elle consiste désormais à reprendre la maîtrise de nos intelligences – au sens propre comme au sens figuré.
C’est avant tout un combat intellectuel, et non simplement technologique. C’est pourquoi il mérite qu’on prenne le temps d’en parler, d’en débattre et de confronter nos points de vue.
Si ces questions vous interpellent, si vous pensez que nous devons collectivement faire évoluer notre réflexion, ou si vous voulez juste comprendre pourquoi un acteur du terrain porte ce regard sur la souveraineté numérique, je vous invite à écouter cet échange.
Écoutez l’épisode complet
Ce premier épisode de la saison 2025/2026 du podcast de l’Université de la e-santé est disponible sur toutes les plateformes d’écoute et sur le site officiel de l’Université.
Écouter le podcast
Cette conversation offre aussi un avant-goût des débats qui animeront la 19ᵉ édition de l’Université de la e-santé. Parce que ces questions de souveraineté cognitive ne vont pas disparaître – au contraire, elles vont devenir de plus en plus pressantes.
N’hésitez pas à partager vos réactions, vos désaccords ou vos questions. C’est en confrontant nos points de vue que nous ferons avancer la réflexion collective.
Les propos tenus dans cet article et dans le podcast reflètent mon analyse personnelle en tant qu’observateur du secteur et n’engagent pas le SSA.














