Tribune cosignée avec Adel Mebarki, CEO de Foresight Data Agency, publiée le 15 mai 2026 sur Linkedin.
Nous exerçons dans deux mondes qui ne se parlent pas : la santé et la défense. Ce que nous voyons chacun de notre côté nous a conduit à écrire ce texte ensemble.
Adel Mebarki vient du monde de l’IA et des opérations d’influence. Moi, j’occupe une position particulière : je travaille à l’intersection de la santé et de la défense. C’est précisément cet angle mort commun que nous avons voulu nommer.
Ce n’est pas une alerte de plus. C’est un diagnostic.
Une société dont la population ne croit plus son système de santé devient vulnérable bien avant le premier conflit armé.
La désinformation en santé a muté
Elle n’est plus du bruit informationnel diffus, produit par des individus mal informés ou des charlatans isolés. Dans certains cas documentés, elle est devenue un vecteur stratégique délibéré : compromettre la confiance dans un système de santé pour fragiliser une société entière, sans recours à la force armée.
C’est ce qu’Adel Mebarki, spécialiste de l’analyse des données et des dynamiques informationnelles, observe depuis le champ de la défense. Ce que je vois depuis le terrain sanitaire confirme le même constat : les signaux sont là, diffus, difficiles à nommer, mais réels.
Le concept qui les unit s’appelle la guerre cognitive.
Qu’est-ce que la guerre cognitive ?
La guerre cognitive désigne une forme de conflictualité qui vise à altérer la perception, le jugement et la capacité décisionnelle d’un adversaire en agissant sur son environnement informationnel. Le concept est reconnu dans plusieurs doctrines de sécurité internationales, notamment au sein de l’OTAN depuis le Défi Innovation de l’automne 2021, organisé sous l’intitulé « La menace invisible : outils pour contrer la guerre cognitive. »
Les cibles ne sont pas des serveurs. Ce sont des esprits. Et plus précisément : la confiance, socle invisible sur lequel repose tout système de soins.
Pourquoi la santé est-elle un terrain si vulnérable ?
Trois asymétries structurelles en font un vecteur de choix.
L’asymétrie émotionnelle d’abord. La santé touche au corps, à la survie, aux enfants. La peur court-circuite le raisonnement rationnel. Un contenu qui inquiète se partage plus qu’un contenu qui rassure.
L’asymétrie d’expertise ensuite. Le citoyen dispose rarement des moyens nécessaires pour évaluer seul une information médicale complexe. Il est contraint à une relation de confiance envers des intermédiaires. Compromettre cette confiance suffit, sans avoir besoin de fausser l’information elle-même.
L’asymétrie temporelle enfin. Une rumeur se diffuse en quelques heures. La validation scientifique exige des jours, parfois des semaines. Cette fenêtre suffit à installer durablement le doute avant toute réfutation possible.
Mais Catherine Bertrand-Ferrandis, spécialiste de la communication santé et de la gestion des infodémies, pose une limite essentielle à cette grille de lecture : réduire le problème à ces trois asymétries, c’est risquer de traiter la désinformation comme un problème d’information, résolu par la littératie et le fact-checking. Ce n’est pas suffisant. La confiance se reconstruit par l’expérience autant que par l’information. Si le système de santé veut que la population lui refasse confiance, il est impératif que ses acteurs refassent eux-mêmes confiance à sa population.
Les plateformes numériques n’ont pas créé ces asymétries. Elles les ont industrialisées. Leurs algorithmes maximisent l’engagement, et l’engagement est corrélé à l’anxiété.
« Les acteurs malveillants n’ont pas besoin de pirater ces systèmes : ils les utilisent tels qu’ils sont conçus. »
Des effets déjà mesurables
Ces mécanismes ne sont pas théoriques.
Aux Philippines, un signal de pharmacovigilance réel sur le vaccin Dengvaxia a été instrumentalisé pour accuser l’État d’avoir mis sciemment des enfants en danger. Résultat documenté : la confiance dans les vaccins est passée de 93 % en 2015 à 32 % en 2018, selon une étude publiée dans Human Vaccines & Immunotherapeutics. La couverture vaccinale s’est effondrée, entraînant une résurgence documentée de la rougeole. Ce n’était pas de la désinformation classique. C’était de la malinformation : des faits réels sortis de leur contexte, amplifiés à des fins de déstabilisation.
En Ukraine, plusieurs jours avant la frappe sur la maternité de Marioupol, une campagne coordonnée visait à accréditer le récit selon lequel le bâtiment avait été militarisé. L’objectif n’était pas de tromper les journalistes. C’était de préempter le choc moral avant qu’il ne se produise.
En 2025, une enquête de CBS News a identifié plus de 100 vidéos générées par IA usurpant l’identité de médecins réels sur TikTok et Instagram, certaines cumulant des millions de vues. Chaque deepfake érode un peu plus la capacité du patient à distinguer une source légitime d’une source fabriquée.
La désinformation comme symptôme, pas comme cause
C’est Jean-Marc Pocard, infirmier et référent DPI, qui pose le point le plus inconfortable du débat. La fake news n’est pas un problème d’information. C’est un symptôme de rupture de confiance.
Cette confiance ne se brise pas sur une fake news. Elle se brise sur huit mois d’attente pour un cardiologue. Sur des consignes contradictoires entre Ameli, les urgences et le médecin de ville. Sur le sentiment d’être invisible pour un système qui prétend vous soigner. Face à l’incohérence, le cerveau cherche une narration cohérente. La théorie du complot l’est toujours : un coupable, une logique, une explication unifiée.
Les plus vulnérables à la désinformation ne sont pas les moins éduqués. Ce sont ceux qui ont accumulé des expériences de non-reconnaissance par le système de soin. Tant que nous traiterons la désinformation sans traiter l’injustice qui la rend attractive, nous perdrons cette bataille.
L’angle mort : deux mondes qui ne se parlent pas
C’est le nœud du problème, et c’est précisément ce qui nous a conduits, Adel Mebarki et moi, à écrire cette tribune ensemble.
Les professionnels de santé voient les effets : patients qui refusent des protocoles, consultations qui baissent, rumeurs persistantes dans les salles d’attente. Ils n’ont pas les outils pour qualifier ces signaux comme opérations d’influence, ni les canaux pour les remonter à qui pourrait agir.
Les professionnels de la défense et du renseignement voient les opérations. Mais ils n’ont pas accès aux signaux faibles du terrain sanitaire, et la santé n’est pas encore intégrée dans leur cartographie des infrastructures critiques.
Nicolas Schneider, consultant en gouvernance MedTech et auteur d’un rapport sur les angles morts opérationnels de la désinformation en santé numérique, pointe la même urgence : connecter la santé aux organes de détection existants, notamment VIGINUM, le dispositif français de surveillance des ingérences numériques étrangères. La réponse ne peut plus être uniquement médicale ou scientifique. Elle doit être opérationnelle et technologique.
Alexis Dorey soulève néanmoins une question que nous ne pouvons pas esquiver : la France et ses citoyens veulent-ils vraiment une association entre santé et défense ? La volonté politique et citoyenne n’est pas acquise. C’est une condition préalable que nos trois propositions ne peuvent pas ignorer.
Ce qu’il faut faire maintenant
Trois propositions concrètes émergent de notre analyse croisée.
Créer des cellules mixtes santé/renseignement sur la veille narrative. Pas une commission de plus. Un dispositif opérationnel, avec des analystes des deux champs, capables de corréler les signaux faibles remontant des établissements avec la cartographie des opérations d’influence en cours. Ce type de cellule existe pour d’autres secteurs critiques. Il n’existe pas encore pour la santé.
Imposer des obligations de transparence algorithmique aux plateformes sur les contenus santé. Le cadre européen, DSA et NIS2, offre des leviers. Ils ne sont pas encore utilisés à ce niveau de précision.
Former les professionnels de santé à la détection des opérations d’influence. Pas une formation générique à la vérification des faits. Une formation spécifique : reconnaître les schémas d’une campagne coordonnée, distinguer désinformation spontanée et malinformation instrumentalisée, savoir à qui remonter un signal. Ces compétences s’enseignent. Elles n’ont aujourd’hui aucune place dans la formation des soignants.
Ce qui vient
La résilience d’un système de santé ne dépend plus uniquement de ses capacités hospitalières. Elle dépend aussi de sa capacité à préserver la confiance informationnelle sur laquelle repose l’adhésion collective.
Ce qui vient ne sera pas une désinformation plus volumineuse. Ce sera une désinformation de plus en plus difficile à distinguer du réel. Les outils d’IA générative abaissent chaque mois le coût de production de contenus pseudo-médicaux crédibles.
La détection précoce des opérations d’influence en santé est une urgence de santé publique parce que chaque heure de narratif non détecté fragilise un peu plus l’adhésion aux soins. C’est aussi une urgence de sécurité parce que cette confiance est désormais une cible délibérée.
Ces deux urgences appellent les mêmes réponses. C’est peut-être là que commence le dialogue entre deux mondes qui ne se parlent pas assez.
Vous travaillez dans le soin ou dans la sécurité : avez-vous déjà identifié un signal qui relevait des deux à la fois, sans savoir à qui le remonter ?
Sources
Rapport Molimard, Costagliola, Maisonneuve. Information en santé : bilan des forces et des faiblesses. Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé. Remis à la ministre de la Santé le 12 janvier 2026. Fondé sur 156 entretiens auprès de 270 acteurs.
Dengvaxia et effondrement de la confiance vaccinale aux Philippines. Vaccine Confidence Project, Human Vaccines & Immunotherapeutics, 2019. Chute de 93 % à 32 % de confiance vaccinale entre 2015 et 2018.
Guerre cognitive. Note de recherche, Centre de doctrine et d’enseignement du commandement. Armée de Terre française, octobre 2023.
NATO Innovation Challenge Fall 2021 : Countering Cognitive Warfare. AIX Humanitaire, avril 2022.
Cognitive warfare : a conceptual analysis of the NATO ACT cognitive warfare exploratory concept. Frontiers in Big Data, octobre 2024.














