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Qui répond de ce que l’outil change ?

Après le déploiement, contournements et temps gagné

Un outil est validé, déployé, les équipes sont formées. Le projet est déclaré terminé. Pour ceux qui travaillent avec l’outil, le vrai travail commence : l’ajuster à leur quotidien, le faire tenir dans des journées déjà pleines.

Le déploiement ne règle ni la manière dont l’outil sera utilisé, ni la manière dont ses bénéfices éventuels seront répartis. Ces deux questions deviennent concrètes une fois l’outil entré dans le travail quotidien. Que fait le terrain de l’outil quand il ne colle pas au travail réel ? Et que devient le temps qu’il est censé faire gagner ? Elles demandent des décisions qui dépassent la réussite technique du projet. Derrière elles, une seule question : une fois le projet clos, qui répond de ce que l’outil change dans le travail ?

Cette tribune regarde ce que des travaux publics permettent d’en dire, et ce qu’ils laissent ouvert.

Ce que le terrain fait de l’outil

En 2008, une étude américaine menée dans cinq hôpitaux a observé les systèmes de scan de code-barres destinés à sécuriser l’administration des médicaments. Ses auteurs ont relevé 15 types de contournements, dont la pose de copies du code-barres du patient sur les chariots, les scanners, les montants de portes ou les anneaux de ceinture des infirmières, et ils en ont identifié 31 causes. Leur conclusion tient en une phrase : comme pour toute technologie dans une organisation complexe, les contournements se produiront.

Un contournement est une information. Il peut montrer où l’outil ne colle pas au travail réel : trop lent, mal placé, incompatible avec le rythme d’un service. Il peut aussi tenir à la formation, à des habitudes installées ou à une mauvaise perception du risque, et il peut être un danger. Cela se vérifie au cas par cas.

L’IA grand public rend cette question actuelle. Un professionnel peut y recourir pour résumer un compte rendu, parce que l’outil répond à un besoin. Selon les informations transmises et les règles de l’établissement, cet usage peut être encadré, toléré ou constituer un contournement, et il peut présenter un risque de confidentialité. Dans ses premières clefs d’usage de l’IA générative (octobre 2025), la Haute Autorité de santé recommande, quand l’outil est accessible sur internet ou que sa confidentialité n’est pas assurée, de vérifier dans chaque requête qu’aucune information permettant l’identification directe ou indirecte, ni relevant du secret médical, n’est partagée.

Lorsqu’un usage contourne les règles, deux questions se posent, et elles ne se confondent pas. Comment protéger le patient ? Pourquoi ce contournement est-il apparu ? Traiter le risque sans comprendre pourquoi l’usage est apparu peut faire disparaître le comportement sans résoudre le problème qui l’a suscité. Comprendre sans traiter le risque le laisse en place. Ces deux travaux peuvent relever de fonctions différentes, sécurité, qualité, direction des soins. Quand personne n’est chargé de les relier, chacun peut supposer que l’autre s’en occupe.

À qui revient le temps gagné

Le temps est la promesse la plus constante de ces outils. Les outils d’IA promettent notamment de réduire le temps consacré aux comptes rendus, aux courriers et à certaines tâches administratives. Que devient ce temps quand il est gagné ?

Kaiser Permanente, grand système de santé américain, a déployé en 2023 un outil qui écoute les consultations et prépare les notes médicales. Kristine Lee, médecin du groupe, expliquait en 2024 que l’objectif n’était pas de multiplier les rendez-vous, mais notamment de réduire l’épuisement des médecins (propos rapportés par l’Association médicale américaine). Le bilan publié ensuite estime à environ 16 000 heures le temps de documentation économisé. C’est une estimation agrégée, pas des heures libérées dans les plannings, et le bilan ne dit pas précisément comment ce temps a été réaffecté.

Une étude parue dans JAMA en 2026 apporte un autre éclairage. Elle porte sur 8 581 cliniciens de cinq centres universitaires américains, dont 1 809 dans le groupe ayant adopté ces outils. Pour huit heures de soins programmés, l’adoption est associée à 16 minutes de documentation en moins et à 0,49 consultation de plus par semaine, soit en moyenne près d’une toutes les deux semaines. C’est une étude observationnelle : elle ne dit pas que les minutes économisées ont servi à recevoir plus de patients, et la réaffectation du temps n’y est pas évaluée.

Il manque à ces travaux une mesure du temps net gagné, c’est-à-dire du temps effectivement économisé après déduction du travail supplémentaire que l’outil impose : vérification, correction, reprises. Aucune des sources citées ne le mesure. Une autre question reste ouverte : comment ce temps est-il ensuite utilisé ? Ce sont deux questions distinctes. La première relève de la mesure, la seconde du choix.

Une même question

Il faut écarter une objection légitime. Une consultation de plus n’est pas un mauvais usage du temps gagné, surtout quand l’accès aux soins est tendu. Un contournement n’est pas toujours un danger. Le problème n’est ni dans l’un ni dans l’autre. Laisser les professionnels décider eux-mêmes de l’usage du temps gagné est d’ailleurs un arbitrage à part entière ; reste à savoir qui en observe les effets.

Les deux situations ont un point commun. Elles apparaissent après le déploiement et demandent des décisions qui ne relèvent plus du seul projet technique : sécurité, qualité, organisation du travail, choix de l’établissement. Qui dispose des informations nécessaires pour arbitrer ? Qui est responsable de vérifier les conséquences de l’arbitrage ? Quand ces questions n’ont pas de réponse, les décisions se prennent quand même, par le terrain pour l’outil, par l’agenda pour le temps. C’est une lecture, pas un résultat : ces sources ne mesurent pas la fréquence à laquelle les établissements tranchent explicitement.

Dans la grille des 3U (utile, utilisable, utilisé), un outil peut pleinement être utilisé sans qu’on sache à qui il est utile.

Ce qu’on peut exiger

Trois décisions, qui se préparent avant le déploiement.

Séparer les deux questions sur les contournements. Désigner qui traite le risque et qui cherche à comprendre ce qui a rendu le contournement nécessaire, et prévoir qu’ils se parlent.

Dire, avant l’achat, ce qu’on espère faire du temps gagné, et comment on vérifiera ce qu’il est devenu. Davantage de consultations, du temps rendu aux professionnels, une meilleure coordination, des échanges plus approfondis avec les patients : ces possibilités peuvent être examinées dès le départ, sans présumer de ce que l’outil permettra réellement. Une intention annoncée ouvre la discussion. Sans suivi, on ignore si elle tient.

Mesurer le gain net. Pas seulement les minutes économisées sur une tâche : compter aussi les vérifications, les corrections et les reprises que l’outil ajoute.

Ce que ces sources autorisent à dire

Ces travaux sont publics, pour la plupart étrangers, et de nature différente : une étude de terrain de 2008 sur un autre outil, des propos d’intention, un bilan d’établissement, une étude observationnelle, une recommandation officielle. Ils illustrent des mécanismes. Ils ne démontrent pas que les contournements ou la réaffectation du temps suivent partout le même cours.

Entre la fin d’un projet et la réalité du travail, il y a ce que le terrain fait de l’outil et ce que devient le temps qu’il fait gagner. Qui, dans un établissement, répond de l’un et de l’autre une fois le projet clos ?

Sources

  • Koppel et al.,« Workarounds to barcode medication administration systems », Journal of the American Medical Informatics Association, 2008 : academic.oup.com
  • Haute Autorité de santé, Premières clefs d’usage de l’IA générative en santé (30 octobre 2025, clef 2.4) : has-sante.fr
  • Association médicale américaine, 18 mars 2024, sur l’outil d’IA de Kaiser Permanente : ama-assn.org
  • Kaiser Permanente Division of Research, bilan du 1er avril 2025 : divisionofresearch.kaiserpermanente.org
  • Rotenstein et al., JAMA, avril 2026, étude observationnelle sur les outils d’IA de prise de notes : jamanetwork.com

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